Les fouilles sur une partie du site du « Déjeuner sous l’herbe » (à l’occasion de l’enterrement du tableau-piège) eurent lieu entre le 31 mai et le 6 juin 2010, au domaine du Montcel à Jouy-en-Josas (France).







Relevé Laser-scanner 3D du "Déjeuner sous l'herbe",
Stéphane Petit, juin 2010

Fiche technique pour la fouille archéologique du « Déjeuner sous l’herbe »

Avant-projet (16 octobre 2009 – Jean-Paul Demoule)



La présente fiche technique vient en annexe à la note de synthèse de Bernard Müller intitulée « Déterrement du tableau-piège » ou les « premières fouilles de l’art moderne » du 18 juillet 2009.

1. exposé des motifs du point de vue de l’archéologie

Le 23 avril 1983, Daniel Spoerri, dans la lignée de ses « tableaux-pièges », organisait un grand banquet avec une centaine de personnes dans le domaine du Montcel à Jouy en Josas, le « Déjeuner sous l’herbe ». Au milieu du repas, les plateaux des vingt tables avec tous les objets et mets posés dessus furent soigneusement déposés dans une tranchée d’une quarantaine de mètres de longueur préalablement creusée à la pelle mécanique, puis recouverts de terre.

La fouille vingt-sept ans plus tard, à l’initiative de Bernard Müller et sous l’égide de Daniel Spoerri, d’une partie de la tranchée du « Déjeuner sous l’herbe » est d’un grand intérêt archéologique pour les raisons suivantes :

a) D’un point de vue méthodologique, il est intéressant de voir, un quart de siècle plus tard, quels types de vestiges, dans un contexte où une documentation orale, écrite et photographique existe, peuvent être retrouvés et de mettre en évidence les raisonnements qui seront utilisés par les archéologues d’aujourd’hui.

b) Si la « Garbage Archaeology », archéologie des vestiges détritiques contemporains, a été pratiquée aux Etats-Unis par William Rathje avec d’importantes conclusions méthodologiques (Rathje & Murphy 1992), il n’y a pas d’expériences similaires en Europe en général, ni en France en particulier.

c) Cette fouille posera aussi, y compris d’un point de vue juridique et administratif, la question de la définition de l’archéologie. En 1991, la fouille de la tombe de Alain-Fournier à Saint-Rémy-la-Calonne (Meuse) avait provoqué un débat sur les limites chronologiques et la définition même de l’archéologie ; un colloque sur « l’archéologie du temps présent » s’en était ensuivi (Schnapp 1997).

d) Par ailleurs, les démarches d’anticipation, telle par exemple l’exposition itinérante créée en 2003 par le musée de Lausanne « Futur antérieur : Trésors archéologiques du 21e siècle après J.-C. » (Flutsch 2003) offrent au public une réflexion sur l’archéologie et le temps des sociétés. Ainsi se vérifie la place de l’archéologie dans la société (Demoule & Stiegler 2008) et la fouille du « Déjeuner sous l’herbe » est appelé à connaître, de ce point de vue, un retentissement public certain.

e) Cette action archéologique se situe dans le prolongement de l’acte artistique de Daniel Spoerri, tel qu’il l’avait lui même imaginé, et constitue une étape supplémentaire (mais non ultime) de sa démarche.

f) Après avoir été dès l’origine (à la Renaissance) étroitement associée à l’art en s’identifiant, sinon en se réduisant, à l’histoire de l’art, l’archéologie s’en était peu à peu émancipée en s’étendant à l’ensemble des traces matérielles des sociétés, passées ou présentes. Par une ironie de l’histoire, l’art contemporain (depuis les Nouveaux Réalistes au moins), rejoint désormais l’archéologie dans un intérêt commun pour les déchets, en tant que forme privilégiée pour rendre compte des sociétés humaines.

g) Enfin, l’archéologie s’est intéressée tout récemment et tout particulièrement à « l’archéologie des banquets » et a montré l’importance de ces manifestations festives pour le fonctionnement social, depuis les enceintes néolithiques des Ve et IVe millénaires jusqu’aux grands banquets gaulois, en liaison avec l’anthropologie sociale (Dietler & Hayden 2001).


C’est pourquoi, loin d’être une aimable boutade, la fouille du « Déjeuner sous l’herbe » constitue à de multiples points de vue une démarche scientifique importante. Elle devra donc se conformer entièrement à la chaîne opératoire usuelle de toute fouille archéologique et en respecter rigoureusement les protocoles actuels.


2. La chaîne opératoire archéologique : la fouille

2.1 Demande administrative

Une demande officielle d’autorisation de « fouille programmée » sera déposée auprès du service archéologique de la DRAC d’Île de France, avant le 15 novembre prochain (les formulaires nécessaires ont été reçus). La réponse à cette demande permettra de caractériser cette démarche archéologique du point de vue de l’administration et des instances scientifiques consultatives du ministère de la Culture (Commission interrégionale de la recherche archéologique - CIRA, voire Conseil national de la recherche archéologique – CNRA, ce dernier présidé par le ministre de la Culture) et d’enrichir, ou non, la définition de l’archéologie (cf. plus haut).

2.2 Prospection et détection

La position, mais aussi les dimensions de la tranchée ne sont connues qu’approximativement, par des clichés et par des témoignages oraux. Une prospection électrique est donc prévue pour l’hiver 2010. Elle sera organisée sur une ou deux journées et sera pilotée par Laurent Aubry (UMR 7041, CNRS). Elle permettra une cartographie précise des perturbations du sous-sol.

Cette prospection devra être complétée, immédiatement avant la fouille, par une ou plusieurs tranchées à la mini-pelle mécanique, transversalement à la tranchée du « déjeuner sous l’herbe » afin d’en préciser les contours. Ce diagnostic archéologique à la pelle mécanique appartient aux protocoles usuels de toute démarche archéologique classique. L’usage de la pelle mécanique permettra aussi de décaper la couche supérieure perturbée par l’installation d’une orangeraie postérieurement au « Déjeuner » et maintenant démontée.

2.3 La fouille proprement dite

La fouille proprement dite portera sur un segment de 4 à 6 m de la tranchée originelle du « Déjeuner », et à l’extrémité. Elle s’effectuera sous un barnum, compte tenu des incertitudes météorologiques, et afin de présenter en même temps les résultats.

Un profil de contrôle sera donc ménagé. Ce profil permettra aussi l’établissement d’une colonne palynologique qui, par le prélèvement de pollens, sera susceptible de renseigner sur le climat, la saison et la végétation environnante à l’époque. Il permettra aussi d’étudier, par des analyses micromorphologiques, le mode de remplissage (vitesse, outils utilisés, etc) de la tranchée et d’établir si elle est restée longtemps à l’air libre.

La fouille s’effectuera au piochon et à la truelle dans les niveaux de remblaiement de la tranchée, puis à la truelle et aux outils fins à proximité et au niveau des vestiges archéologiques. Une station de tamisage à l’eau sera installée afin de tamiser l’ensemble des sédiments recueillis. Une dizaine d’archéologues travailleront en même temps, comprenant des archéologues professionnels de l’UMR 7041 (ArScAn) du CNRS et de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap), ainsi que des étudiants stagiaires en archéologie et en sociologie, éventuellement par roulement. La fouille sera documentée en continu par des couvertures photographiques verticales régulières et des relevés au théodolite laser, tous les cinq centimètres. Des prélèvements sédimentologiques seront effectués et mis en réserve pour des analyses ultérieures.

Dans la zone des vestiges, et en particulier dans les plats, les assiettes, les cuillers et les verres, les prélèvements devront être mis immédiatement sous vide, afin de permettre des analyses chimiques fines des matières organiques et d’identifier les aliments et leur mode de préparation et de consommation.

Les artefacts (plats, assiettes, couverts, verres, bouteilles, objets personnels, etc) seront, après prélèvements éventuels de leur contenu, nettoyés et restaurés s’il y a lieu. Ils feront l’objet d’analyses visant à caractériser leur origine (style, matière première, etc) et leur fonction (traces éventuelles d’utilisation, résidus, etc), notamment par comparaison avec des collections de référence et par des recherches documentaires.

On peut envisager le prélèvement et l’induration de blocs de terre contenant des vestiges.

La fouille s’arrêtera au niveau des tables, dont les plateaux, en principe de deux mètres de longueur, devront être retirés afin de permettre également des prélèvements sédimentologiques immédiatement au-dessous. Le bois des tables sera analysé et, s’il s’agit de bois naturel, il pourra être identifié quant à son essence et daté par la dendrochronologie, voire le radiocarbone. L’absence éventuelle de pieds à ces tables nécessitera une interprétation.

Notons que jusqu’à 1,3 m de profondeur la législation n’impose pas de mesures d’étaiement d’une excavation.


3. Les analyses en laboratoire

Les analyses nécessaires ont été évoquées. Elles nécessitent des contacts avec différents laboratoires volontaires, parmi lesquels :

- palynologie, pour les pollens caractérisant l’environnement à l’époque de l’événement.
- sédimentologie et micromorphologie, quant au mode de creusement et de rebouchage de la tranchée.
- dendrologie et dendrochronologie, pour l’identification et la datation des objets en bois.
- radiocarbone, pour la datation des restes organiques.
- analyses chimiques, pour la détermination des résidus organiques liés à la consommation supposée d’aliments.
- détermination physico-chimique, non destructive quand elle est possible, de la composition des artefacts, de leur origine et de leur mode de fabrication.
- analyse microscopique des traces sur les artefacts, afin de déterminer leur fonction.
- recherches historiques et stylistiques quant aux artefacts découverts.
- etc


4. Diffusion des résultats et devenir des objets découverts.

Une série de supports de diffusion ont été envisagés dans les documents préparatoires (cf la note de Bernard Müller intitulée « Déterrement du tableau-piège » ou les « premières fouilles de l’art moderne » du 18 juillet dernier) : exposition in situ puis itinérante (notamment à Beaubourg, éventuellement au Musée d’Archéologie Nationale de Saint-Germain-en Laye), films tournés pendant les opérations, livres, reportages, etc.

Il est prévu que les objets soient ensuite réenterrés à l’attention des générations futures.

La question du classement comme « monument historique » de la tranchée du « Déjeuner sur l’herbe », postérieurement à la fouille, est également posée.


5. Cadre institutionnel et juridique

Du côté archéologique, sous la responsabilité scientifique de Jean-Paul Demoule (université de Paris I), la fouille implique la participation institutionnelle de l’UMR 7041 « Archéologie et Sciences de l’Antiquité – ArScAn » du CNRS (Maison de l’Archéologie, Nanterre) d’une part, et de l’Institut national de recherches archéologiques préventives d’autre part (établissement public de recherche placé sous la double tutelle du ministère de la recherche et de celui de la culture). Cette participation recquiert la signature d’une convention entre ces deux institutions et l’Institut de Recherche Interdisciplinaire sur les enjeux Sociaux UMR 8156 CNRS (Iris) ainsi que la « Société du Déterrement du Tableau-Piège ». Cette convention fixera la mise à disposition des personnels scientifiques et techniques, les frais de mission afférents, la fourniture du matériel nécessaire, la prise en charge des coûts d’analyses et de restauration, ainsi que la nature des modes et droits de diffusion.

Notons que dans les termes de la loi de 1941 sur les fouilles archéologiques, s’agissant d’une fouille programmée (et non préventive), la moitié des objets découverts appartiennent à l’inventeur (d’où la nécessité d’une convention), l’autre moitié au propriétaire du terrain.


6. Le budget archéologique

Il est mentionné ici, à titre indicatif et provisoire, les dépenses à prévoir concernant l’opération archéologique de terrain proprement dite (exposition et diffusion non comprises) :

- location d’un barnum pendant toute l’opération
- location du matériel de prospection électrique (deux journées)
- location d’une minipelle mécanique pour une journée (environ 1.000 euros)
- matériel de fouille (pioches, piochon, outils fins, appareils photographiques, matériel de relevé et de dessin, matériel de mesure, station de tamisage à l’eau, containers et conditionnement pour les objets découverts et les échantillons prélevés, etc : fournis par l’Inrap)
- frais de mission des personnels scientifiques et techniques (à déterminer)
- restauration des objets : Inrap
- station de relevé par théodolite laser (idem)
- analyses en laboratoire (des accords devront être établis avec ces laboratoires afin d’obtenir si possible la gratuité de ces analyses) :
o palynologie : laboratoire Inrap/CNRS (UMR 7041) de Soissons
o micromorphologie et sédimentologie : laboratoire Inrap/Inra de Grignon
o dendrologie : Museum d’histoire naturelle et UMR 7041
o dendrochronologie : laboratoire de l’université de Besançon
o radiocarbone : Lyon ou Saclay
o analyses chimiques des résidus : M. Regert (CNRS)
o déterminations physico-chimiques des artefacts : à préciser au cas par cas
o analyses tracéologiques : UMR 7041
o analyses documentaires : UMR 7041, IRIS, etc


Bibliographie :

Demoule J.-P. & Stiegler B. (eds) 2008. L’avenir du passé, modernité de l’archéologie. La Découverte, Paris.

Dietler M. & Hayden B 2001. Feasts. Smithsonian Institution Press, Washington DC.

Flutsch L. 2003. Futur Antérieur : Trésors archéologiques du 21ème siècle après J.-C.. Infolio.

Rathje W. L. & Murphy C. 1992. Rubbish ! The Archaeology of Garbage. Harper & Collins, New York.

Schnapp A. (ed.). Une archéologie du passé récent ?. Maison des Sciences de l’Homme, Paris.